Interview de Jean-Pierre Vangansbeke

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Jean-Pierre Vangansbeke, Sandan de l’école Ohshima et ancien leader du dojo de Vaires sur Marne durant près de 25 ans a chaleureusement accepté de répondre à quelques questions : histoire de l’école, vision personnelle du Karate, conseils ...

Quand et pourquoi es-tu venu au Karaté ? Peux-tu parler un peu de l’ambiance à tes débuts ?

Mes débuts au karaté datent de 1969 après quelques années d’athlétisme et de cyclisme.
Comme beaucoup de pratiquants je suis venu au karaté pour apprendre « à me battre » et évacuer un trop plein d’énergie que l’on peut avoir a 20 ans, bref me défouler !!
De tendance bagarreur, surtout nerveux et » soupe au lait » je pensais me sentir plus à l’aise avec un minimum de technique, l’avenir me prouvera que c’est beaucoup plus compliqué que cela.
Il y avait aussi le coté mystérieux et obscure de cette discipline, le karaté en était à ses balbutiements, méconnu et très peu développé en France à l’époque.
Il gardait encore ses mystères et surtout très mal relayé par les medias, alimenté par beaucoup de fausses vérités, voir même de stupidités (cri qui tue, invincibilité, casses de planche, brique etc.)
Donc une démarche de curiosité aussi pour moi.
Je citerais maitre Ohshima pour illustrer les mauvaises motivations de tous débutants
« Il n’est pas intéressant d’atteindre rapidement une efficacité médiocre : les arts martiaux visent à plus long terme et on peut attendre une efficacité réelle qu’après les dix premières années de pratique !
Pourquoi faisons-nous des milliers de oi- tsuki alors que nous ne l’utiliserons peut être jamais ?
Nous ne cherchons pas à former des voyous qui s’intéressent qu’aux combats de rue, mais à faire comprendre à des jeunes que ce n’est pas là le sens de la vie. » (Tsutomu Ohshima )

Le club ou j’ai débuté à Neuilly sur Marne était dirigé par Jacques Dupré, l’ambiance était studieuse et sérieuse, j’en ai de très bons souvenirs, les plus anciens tel que Roland Verhaeghe, Christian Bertotti, Claude Durand, Bernard Vigne, André Yvon, Roland Chauvet entre autres, sont de cette génération.

On dit souvent qu’on vient aux arts martiaux pour certaines raisons mais qu’on continue à pratiquer pour d’autres raisons …qu’est ce qui t’a fait continuer à pratiquer ?

Je me suis vite rendu compte que de penser savoir faire un « mae geri , un tsuki ou tout autre technique restait dans le domaine d’un apprentissage primaire et que derrière ces mouvements il y avait énormément de remises en question et de travail ciblé pour bien appréhender toutes les finesses des connexions, respirations et autres concentrations, afin de rendre ces techniques plus efficaces et crédibles.
Cela est devenu une recherche permanente et m’a permis de continuer cette pratique sans arrêt depuis environ 40 ans, c’est, je pense ce lien qui permet à certains anciens d’être encore là aujourd’hui.
Une autre chose primordiale pour moi et qui m’a aidé entre autre de continuer, c’est l’enseignement, mes élèves m’ont énormément apportés.
Ils m’ont inconsciemment poussé à m’améliorer, à me remettre en question, comment imaginer un seul instant, enseigner une technique, un Kata sans en avoir compris le minimum, c’est une question d’honnêteté, je leur dois beaucoup.
C’est toujours avec un grand plaisir que je reçois des nouvelles de certains et certaines par l’intermédiaire des réseaux sociaux d’internet ou tous autres moyens de communication.

Parle-nous de Maitre Ohshima tel que tu l’as connu dans les années 70 

M. Ohshima dans les années 70, était un fédérateur appliqué à promouvoir une certaine vision du karaté traditionnel tel qu’il l’avait pratiqué avec Maitre Funakoshi et Maitre Egami
Il était sans concession sur beaucoup de choses afin de faire admettre cette vision orientale a des occidentaux habitués au « confort » même dans l’effort, et ce n’était pas gagné d’avance
Je me souviens de certains pratiquants en stage spécial qui se présentaient le matin en retard pour le footing, en kimono certes !! Mais avec des chaussures pour ne pas se faire mal aux pieds et un tee-shirt sous la veste pour ne pas avoir froid, ce qui le mettait doublement en colère
1/ Pour l’importance que ces élèves démontraient pour leur petit confort
2/ pour le temps qu’ils faisaient perdre a ceux qui jouaient le ‘’le jeu’’
Le respect de l’autre étant fondamental et très important à ses yeux
Très vigilent sur l’implication à cent pour cent des pratiquants, il n’était pas rare de l’entendre hurler « You are the little baby » suite à des baisses de concentration mentales et physiques pendant le déroulement des stages.
Ses colères n’étaient pas rares et se sont atténuées dans le temps à fur et mesure de la compréhension par tous de son message
Il avait une cinquantaine d’année à l’époque, son engagement physique dans ses explications et ses démonstrations était sans faille, sa pédagogie reste pour beaucoup d’entre nous un exemple.
Un de ses buts avoués était de créer une ambiance à l’entrainement, une bonne ambiance qui permettait à tous de progresser et d’évoluer dans la discipline avec la concentration et le sérieux nécessaire afin d’éviter les problèmes et les accidents majeurs
J’ai toujours essayé à mon petit niveau de recréer cette ambiance lors de mes cours.
Comme quelques anciens, mes « Dan » m’ont été décernés par M.Ohshima et j’en suis très fier, il est maintenant beaucoup plus difficile, même quasiment impossible d’avoir cet honneur.
Des stages dirigés par Maitre Ohshima, secondé par Daniel Chemla, ça avait quand même de la gueule !!!!
Bref un grand bonhomme

Maitre Ohshima

Mis à part Maitre Ohshima, quels professeurs ou pratiquants t’ont-ils le plus marqué ?

Dans les pratiquants qui ont jalonné mon parcours, je citerai sans hésiter :
Jacques Dupré, qui m’a inculqué des bases saines et je pense solides, il a toujours su mettre ses élèves sur les bonnes voies afin qu’ils puissent s’épanouir au mieux.
Ses stages techniques réguliers ont participés largement à la progression de ses Juniors
Les stages spéciaux sur les bords de Loire ont contribué à créer des liens solides entre ses élèves et à les préparer efficacement à affronter les stages spéciaux nationaux
Il fait partie des pionniers du Karaté en France et son expérience dans les arts martiaux n’est plus à démontrer
Daniel Chemla, ce grand chercheur en tout, un passionné qui a assumé la responsabilité de créer et de développer France shotokan sous l’impulsion de M . Ohshima
J’ai eu l’honneur de préparer mon diplôme d’état sous sa direction lorsqu’il était directeur de l’école des cadres de la fédération Française de Karaté, aidé à l’époque par quelques figures de FSK (Alain Gabrielli, Jean Pierre Gerbaulet, Dominique Obadia et autres)
C’est là que je me suis rendu compte que j’étais dans le bon wagon, les comparaisons avec d’autres techniques et d’autres mentalités étant facilitées par le fait de côtoyer d’autres écoles.
Le départ de Daniel aux Etats Unis en 1981 a creusé un grand vide a FSK, il a fait là- bas une grande carrière en tant que chercheur en nanoscience à l’université de Berkeley
Il a continué jusqu’à sa disparition le 20 Mars 2008 à pratiquer et à enseigner le Karaté avec quelques retours en France afin de nous recadrer et de nous remettre sur les rails.
Le charisme et la pédagogie de Daniel ont toujours été sans limite.
Un grand bonhomme aussi
J’ai également pratiqué en stage avec Maitre Kase, un très bon expert, de bons souvenirs.

Jacques Dupré

Daniel Chemla

Le club de Vaires propose à côté des cours de karaté des cours de boxe pieds-poings… ce qui semble un peu ‘’hérétique’ ’à certain. Que peut nous apporter la pratique de la boxe en karaté et a contrario faut-il s’en ‘’méfier’’ ?

Au club de Neuilly sur marne dans les années 70, après les cours de Jacques Dupré, nous étions quelques anciens à mettre des protections, des gants afin de faire quelques combats libres en minimisant de ce fait les risques de blessure.
Les entrainements de boxe pieds-poings qui sont actuellement pratiqués à Vaires en découlent directement
Dès mes prises de responsabilités à Vaires nous avons avec Christian Bertotti instaurés des cours encadrés et structurés de combat pieds-poings avec gants et protections, c’était à l’époque dans le cadre des entrainements libres le samedi après midi
Christian y a introduit des éducatifs spécifiques boxes en parallèle des éducatifs Karaté, initiative très productive pour des pratiquants déjà confirmés.
Une technique de combat, qu’elle soit appelée Mae Geri, coup de pied direct, front kick ou autre est fondamentalement la même.
La forme à peu de chose près est similaire, le fond, selon sa pratique et sa philosophie peut être vu différemment.
Il ne faut pas se méfier de LA pratique de la boxe pieds-poings, mais il faut plutôt se méfier de SA pratique personnelle si on n’est pas assez mature dans le Karaté.
De mauvaises habitudes peuvent être vite prises, mais j’ai confiance en vos instructeurs pour qu’ils rectifient vite le tir
La boxe peut apporter beaucoup de choses dans votre recherche dès l’instant que cela reste un MOYEN supplémentaire au même titre que le footing, la musculation ou tout autres activités permettant de renforcer votre physique, votre mental et votre progression dans les Arts Martiaux
Le club de Vaires ne propose pas à côté des cours de Karaté des cours de boxe piegs-poings, il les propose simplement en parallèle, sachant qu’il est inutile d’aller dans ces cours sans un minimum de technique de base et de compréhension globale sur la philosophie des arts martiaux.

Quelle vision peut-on avoir de L’avenir du Karaté do de M.Ohshima ?

Tant qu’il sera là il regroupera tout le monde autour de lui
Les Seniors font de leurs mieux pour continuer la trame tracée, mais ils vieillissent, et c’est aux Junior de reprendre le flambeau, et ça pour l’avoir vécu, ce n’est pas gagné, heureusement qu’il y a des
Jean Marc dans le monde entier qui permettent de maintenir le lien, ce n’est pas facile, cela demande beaucoup de sacrifices mais l’enjeu est important
Les divergences, les conflits, la vie quoi !! Peuvent mettre en danger tout cela, mais j’ai confiance, je crois aux Junior, c’est eux l’avenir, le chemin sera dur car les sources s’éloignent.
Petite note pessimiste quand même
Il est de plus en plus difficile de trouver des pratiquants qui s’investissent à fond dans leur passion
Aujourd’hui la tendance est plutôt une pratique multi sportive d’où découle naturellement des niveaux moyens, de faibles mentalités et surtout ce manque de lien intergénérationnel garant de la continuité de l’enseignement source

Quelle est ta technique de prédilection ?

Aujourd’hui je n’ai pas ou plus de technique de prédilection
Lorsque j’étais jeune ceinture noire j’aimais bien toutes les techniques de jambes et en particulier mawashi geri, ensuite je suis passé plutôt aux techniques de bras, à maete et toutes techniques concernant l’anticipation et les contres suite à l’évident constat que les bras étaient plus rapide que les jambes

Quelle est ton Kata favori et pourquoi ?

J’aurais tendance à donner le même genre de réponse que pour les techniques
J’ai longtemps aimé Bassai, mais le fait de me focaliser sur ce Kata m’a longtemps empêché d’assumer les autres.
Après, je suis passé à Empi, Kata correspondant mieux à ma morphologie, des passages rapides, tonique, d’autres plus lents engendrant un travail de respiration plus poussé, un saut permettant une recherche d’équilibre et de connexion à la réception, bref un Kata complet

Quels conseils pourrais-tu donner aux pratiquants qui souhaitent progresser dans la voie du Karaté ?

Il est difficile de donner des conseils, car chaque pratiquant est une entité à part entière et a une vision différente de l’entrainement selon son âge, sa morphologie, son sexe et ses motivations propres.
Lorsque l’on enseigne, il faut donc faire le tri dans les conseils et les distribuer selon chaque cas avec beaucoup de pédagogie, il faut essayer d’être le plus proche possible de ses élèves
Mais globalement on peut dire à tout le monde : courage, persévérance.
La technique, le Kata qui n’est pas compris’’ aujourd’hui’’ le sera certainement » demain » si vous persistez
Recherchez toujours la difficulté et non pas le confort dans votre entrainement
Ayez une vision à très, très long terme de votre progression
Soyez autocritique, évitez l’autosatisfaction
L’assiduité aux cours est gage de progression, mais votre entrainement personnel doit être sans faille
On apprend pendant les cours, on restitue, on intègre et on affine pendant les entrainements personnels

Comment continues-tu à pratiquer ?

Lorsque l’on devient un Senior non plus en termes d’ancien au Karaté, mais également en termes d’âge il faut maintenir son acquit physique, donc, tout ce qui peut contribuer à ce maintien est bienvenue.
Le déroulement du parcours de la vie amène inévitablement des problèmes.
Accidents, maladies, douleurs sont des obstacles souvent inévitables qu’il faut gérer au mieux et cela a tous les âges
S’ ils sont des ralentisseurs de progression, ils ne doivent pas si possible être synonyme d’abandon, savoir adapter au mieux ses entrainements en fonction de ses possibilités du moment, voilà un principe que tout pratiquants doit intégrer
Je connais des anciens qui le fond très bien.
J’ai aujourd’hui la chance d’habiter dans le Var, mon environnement est très propice à la marche, footing VTT, natation, voile.
J’aime marcher ou rouler dans le massif de l’Esterel et je trouve toujours un endroit à l’abri des regards pour travailler quelques sensations sur des Katas ou des techniques différentes.
Ma pratique est aujourd’hui beaucoup plus ciblée sur des détails que sur le global et les connexions-respirations sont mes priorités
Quoi de plus sympa que de pratiquer un Kata entouré du vert du massif de l’Esterel et au loin du bleu de la méditerranée.
Ce sera ma réflexion poétique finale !!!!!!!!